Tu es arrivé un 24 juillet 2008, par une chaude soirée d'été. Tu es un peu en avance, tout juste trois semaines, mais qu'importe. Tu es si beau que j'ose à peine croire que c'est mon ventre qui t'a fabriqué. Tu es ce bébé qui pleure sans cesse, celui qu'une puéricultrice vient me rendre après être venue me proposer de t'emmener un peu pour que je me repose: "Je ne peux pas le garder, il réveille tous les autres.", me dit-elle l'air gênée. Ce monde est tout neuf pour toi, tout y est si effrayant, je ne peux pas t'en vouloir. Tu es comme le typhon qui arrache tout sur son passage, les maisons, les arbres, ma tête, mon coeur. Tu pleures tant qu'il n'y aura bientôt plus de larmes à pleurer, du moins c'est ce que j'espère. Tu es ce bébé qui pleure sans cesse, celui qui dort peu, celui qu'on ne peut pas poser. Je passe des heures dans le noir avec toi, des heures parfois à errer sans but, dans la ville, toi blotti contre moi, c'est le seul moyen pour te faire dormir un peu et faire taire ces pleurs qui me vrillent l'esprit. Tu es celui qui passe son temps accroché à moi, comme un bébé koala. Lorsque pour la première fois depuis que tu es né je me promène sans toi, tu es celui qui me manque tant, celui dont l'absence me fait sentir comme amputée d'un membre. Prendre soin de son nouveau né, ça semblait si simple, sur le papier. Tu es celui qu'on berce, qu'on baigne mais toujours pleure. Tu es celui qui pleure à s'en rendre malade, celui qui pleure et que je soupçonne d'avoir mal. Je suis celle à qui l'on dit que tu n'as rien, celle que l'on rassure, celle qui se demande si il faudra attendre que tu parles pour que cessent tes pleurs. Et puis... Petit à petit... Mois après mois... Tu grandis... Tu n'es plus ce bébé prisonnier d'un corps qui ne va pas assez vite pour lui. Tu t'assois, puis tu te tiens debout. Tes pleurs se calment, un peu... 

Aujourd'hui, tu es ce petit garçon attachant et étrange. Un instant tu te jettes dans mes bras en me couvrant de mots doux, l'autre instant tu me détestes et tu claques les portes. Tu es ce petit garçon que les maîtresses d'école aiment tant mais tu es "ailleurs". Toujours les mêmes mots, toujours les mêmes phrases "sur la réserve", "du mal à s'intégrer", "angoissé". Tu es ce petit garçon brillant, intelligent, mais qui remplace une manie par une autre. Mais tu es aussi ce petit garçon qui a appris à lire seul en étudiant les enseignes de magasin, qui a une mémoire incroyable et un vocabulaire parfois surprenant. Tu es ce petit garçon qui sait lire sans même buter sur les mots difficiles mais tu es aussi celui que la collectivité angoisse et qui cherche refuge dans une bulle invisible. Je suis celle qui culpabilise, encore, toujours. De quel droit je m'inquiète? Tu es un enfant ordinaire avec des soucis ordinaires, un enfant sans problème de santé... Mais je suis aussi celle qui sait, celle qui voit, celle qui devine, celle qui voudrait faire fuir tes mauvais rêves et chasser les monstres de sous ton lit. J'aimerais tant que tu me parles, que tu te confies, que tu me dises ce qui t'effraie, que tu chuchottes à mon oreille l'objet de tes inquiétudes. Prend ma main, mon fils, et allons affronter tous les deux ce monde de fous, car tu es celui que j'aimais, que j'aime et que j'aimerai...

 

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