Des nuages lourds et noirs qui se blotissent d'un côté du ciel, de l'autre un soleil d'hiver bas et aveuglant se reflète sur la chaussée mouillée. Il y a ce vent, dehors, ce vent du Nord et ce temps gris qui fait paraître plus glauques encore ces quartiers sinistrés où les maisons de briques rouges se pelotonnent les unes aux autres. Il y a cette musique improbable qui gueule dans le hall, crachée par un petit haut-parleur. J'ai juste envie d'arracher les câbles et de crier qu'on est à l'hôpital, pas dans une boîte de nuit. Dans l'ascenseur, le faux-plafond est miné de petits trous et ça fait comme une voie lactée et ses milliers d'étoiles. Il y a un miroir, il y a un putain de miroir dans cet ascenseur d'hôpital, comme si on avait envie de voir nos tronches fatiguées et nos yeux bouffis de larmes, malades ou visiteurs… Il y a mon pépé, derrière la porte de la chambre n°60. Mon pépé allongé là dans ce lit médicalisé, dans cette chambre aux murs beiges, nus et défraîchis. Il y a son corps maigre et perclus de douleurs.

Mon pépé, la bonté réincarnée en homme . Mon pépé, tu te souviens mon pépé ? 30 ans en arrière. Il est 16h30, c'est l'heure des pépés. Pépé qui m'attend à la grille de l'école avec son jus de raisin et son briquet au Nutella. Pépé, c'est grâce à toi que j'aime tant lire, et écrire… La vieille bibliothèque du village, grande demeure bourgeoise aux parquets craquants, aura vu tant de fois ta silhouette de vieux bonhomme veillant avec amour ses deux petites filles qui lui tiennent la main. La vieille bibliothèque a fermé depuis, mais mon amour des livres est resté.

Mon pépé, tu te souviens combien on aimait te piquer tes amorces de pêche pour en faire des panades parfumées et gluantes. Ce n'est que bien plus tard que j'ai compris que ces mixtures coûtaient fort cher : coriandre, cannelle… Et toi tu nous les confiais sans réserve, trop content de voir tes petites filles jouer à la dînette.

Mon pépé, même des années plus tard, tu conduisais encore et tu nous aurais conduites au bout du monde s'il l'avait fallu. J'étais au lycée, un professeur absent, un cours annulé, un coup de téléphone et tu étais là, dans ta petite AX avec toujours ton jus de raisin et ton bout de baguette-Nutella. Petit plaisir coupable et régressif mais que j'engloutissais, à peine ma ceinture de sécurité bouclée.

Pépé, mon pépé, ce jus de raisin n'aura plus jamais la même saveur, quand je vois ton fils essayer de te faire avaler ce breuvage noir et sucré, toi qui ne t'alimente presque plus. Tu souffres en silence, tu attrapes les barreaux du lit en crispant tes vieux doigts osseux, ton visage se fige et tu murmures ta douleur. Et moi je suis partagée entre l'envie de te voir vivre et le désir de ne plus te voir souffrir. Les larmes me viennent et quand tu me regardes j'essaie de me retenir mais c'est comme mettre du scotch sur une faille sismique. Derrière moi, sur l'écran de télévision, défilent les images de ce drame collectif pendant que notre drame personnel se joue dans cette chambre exigüe et triste. Tout contre toi, au moment de reprendre la route, j'ai pleuré, j'ai pleuré pour toi, j'ai pleuré pour eux aussi, j'ai pleuré comme une petite fille et tu as pleuré aussi. Je t'ai dit combien je t'aime et combien j'ai mal. Mon pépé, tu as 90 ans mais plus que jamais, je sais la douleur qui étreint les coeurs des proches des disparus dans ces attentats vendredi soir. Plus que jamais je sais qu'il faut s'aimer vivants comme dans cette chanson un peu pourrie des années 80. Plus que jamais je sais qu'il faut dire aux gens qu'on aime, ben qu'on les aime...