Dis, tu veux bien encore me raconter une de tes histoires, sans début ni fin, une anecdote dans un décor lointain, un petit bout d'une de tes mille vies. On ne posera pas de questions, on respectera ta pudeur et tes obligations, ta discrétion et ton humilité. Je saurai me contenter de quelques rares mots, et lire dans tes silences. J'imaginerai encore, comme quand j'étais gosse, que tu étais un aventurier parcourant le monde au grès de ses missions secrètes, quelque part entre le chevalier de la Table Ronde et le moine bouddhiste.

Dis-moi, je n'ai jamais su ce que tu avais ressenti ce jour-là, tu sais, ce matin d'une fête d'école, celui où l'on s'est vu pour la première fois, celui où deux petites filles sont entrées dans ta vie pour n'en jamais plus sortir. Deux petites filles un peu timides avec un type plus que discret, ça ne fait jamais qu'une réunion de grands taiseux comme on dit chez nous. Et de chez nous à chez toi, on pouvait tirer un trait à travers toute la France. Pourtant tu t'étais bien adapté, même si tu tendais l'oreille et que tu perdais mille fois le fil en essayant de suivre les histoires de pépé. Tu t'accrochais aux branches mais la tempête chti t'en décrochait souvent.

Dis-moi, t'as vu ?, c'est sacrément le bordel depuis que t'es plus là. Tu as vu, chez Charlie Hebdo ? Canardés pour des dessins… Le monde part en sucette… Encore des histoires de religions, pour ça, t'avais pas tout à fait tort. En parlant de canard et de dessins, on n'entend plus le froissement des pages du Canard Enchaîné que tu feuilletais assis sur le grand tabouret de la cuisine. Et au final, il existe ou pas, le grand barbu ? Tu lui as demandé des comptes ? Il aurait pu te laisser un peu de rabe quand même…

Tu m'en voudras pas, j'ai emprunté ta casquette Nike, elle est vissée sur ma tête pour courir le matin dès que le soleil tape un peu trop fort. Je t'ai aussi piqué quelques bandes-dessinées, elles sont là, dans la bibliothèque, Joshua peut les prendre quand l'envie lui prend. Il aime bien Tintin, je crois.

Dis-moi, tu sais, parfois, Johann a des ennuis mécaniques. En ce moment, c'était sa consommation de carburant, anormalement élevée. L'espace d'un instant, il avait saisi le téléphone pour te demander conseil, et puis il l'a reposé, sans dire un mot. Tu serais aussi de bon conseil, pour son boulot, avec tes adages toujours piquants, toujours justes. Après tout, j'ai ouïe dire que la vie est un plat de merde dont on mange une cuillerée chaque jour, tu la reconnais celle-là, hein ?!

Dis, tu sais, je les ai maudit ces longs trajets, à l'arrière de la GTI, où il faisait trop chaud et la route qui paraissait ne jamais finir. Et puis, là-bas, enfin, on voyait la montagne, immuable, à peine voilée par un ou deux cumulus, et on pensait tout bas « Pas de nuage sur la montagne, c'est signe de pluie pour demain », mais on s'en foutait, on était bien, on était arrivés et on allait se faire des souvenirs pendant un mois, pour toute une année.

Dis, ça fait deux ans, mais c'est comme si c'était hier, comme une sorte de vie parallèle, comme une mauvaise blague qui dure. Parfois, dans la rue, je vois un vieux, mais je peux pas dire vraiment vieux. Je ne t'ai jamais vu vieux, enfin jveux dire, t'étais le vieux le plus jeune que je connaissais. Les vieux ils radotent, c'est des emmerdeurs et des pantouflards. Toi tu faisais du vélo et puis du modélisme, tu savais tout sur tout. Les vieux ils sont pas tous sages tu sais. Mais toi t'étais le plus sage d'entre tous, dans le sens noble du mot « sagesse ». Parfois, je vois un vieux, il a les cheveux blancs, il porte une jolie casquette écossaise, il a peut-être un petit gilet sans manche, il a ton allure, alors mon coeur fait un bond dans ma poitrine. Je le suis des yeux. Peut-être qu'il a une voiture comme la tienne, peut-être qu'il aime la vitesse lui aussi. Je sais bien que ce n'est pas toi mais, juste quelques secondes, on peut faire comme si…

Dis, je sais que tu la vois, dis lui que je n'écris pas pour lui faire de la peine, dis lui bien que c'est aussi ma façon à moi de me souvenir, un peu. Je sais bien qu'elle versera quelques larmes et si j'étais là je les essuierai. Qu'est-ce qui est le plus dur ? Vivre sans toi, ou avec ton absence. Elle aurait pu crier, elle aurait pu hurler, elle aurait pu en vouloir à la terre entière, mais elle ne l'a pas fait. Elle est drapée dans sa dignité, et elle garde ses larmes pour le soir, quand personne ne la voit. Je l'imagine qui rentre de sa promenade d'avec le chien, elle enlève sa parka, se déchausse, elle se met à l'aise. Peut-être même que les premiers temps elle t'a appelée, juste le silence, tu n'as pas répondu, puis elle s'est souvenue… Elle n'ose pas prendre le téléphone, je le sais, elle n'ose pas déranger comme elle dit. Elle n'avait jamais songé à cette issue-là, elle n'avait même pas bâti des châteaux en Espagne, juste une petite retraite paisible à tes côtés. Tu lui as demandé au barbu c'est quoi ce bazar ? Qui tire les cartes ? Pourquoi toi ? Pourquoi ce jour-là ? Quelqu'un m'a fait souvenir une de mes phrases préférées, il y a quelques jours : « on reconnaît le bonheur au bruit qu'il fait quand il s'en va ». Tu es parti sans faire de bruit mais bordel ce que ça a fait comme vacarme, une sorte de tsunami silencieux, tout est sans dessus-dessous, encore deux ans après. J'aime penser qu'il faut avoir à l'esprit la chance de t'avoir croisé mais ça c'est encore des conneries qu'on dit pour se consoler de l'absence. Elle garde en elle de ces petits détails qui font que tu es encore là, dans son esprit, elle te garde encore un peu, pour toujours.

Dis, tu lui diras qu'elle pourrait effacer ta voix sur le répondeur, ça me fait toujours autant sursauter quand j'appelle et qu'elle n'est pas là. Ho non, je ne sais pas si c'est une bonne idée, finalement, dis lui de la laisser, peut-être même d'en faire une copie, on ne sait jamais, elle pourrait disparaître, et tant qu'à faire, je préfère le vacarme, au silence ...