Je n'aurai pas assez d'une vie pour apprendre à leur dire ce que je ressens, pas assez d'une vie pour apprendre à les serrer contre mon coeur, pas assez d'une vie pour apprendre à rendre coup pour coup les preuves d'amour que je reçois mais aussi les vrais coups, les mots qui font mal et les indélicates attentions. Je suis celle qui se consume dans sa prison intérieure, celle que la timidité a enfermée à l'intérieur d'elle-même et je cherche encore et toujours la clef qu'on a jeté au fond des abysses, une aiguille dans une botte de foin, une goutte dans un océan...Adolescente, j'étais celle qui faisait connaissance avec les autres le dernier jour des vacances, et qui, le matin du départ, pleurait alors les rendez-vous manqués, les amitiés avortées et les fous-rires figés en points de suspension comme un futur non réalisé. Aujourd'hui je suis toujours celle qui parle à ses voisins une fois qu'elle sait qu'elle va partir, comme si l'urgence de la situation précipitait une relation vouée à s'éteindre brutalement, ou comment rattraper deux ans en un mois. Alors parfois je me fais l'effet d'un hamster dans sa roue. J'ai essayé maintes fois de rembobiner le film de la vie mais c'est peine perdue, plus difficile encore que la technique du stylo bic et de la cassette audio. Je suis toujours et encore celle qui veut chanter au karaoke mais que la peur ronge comme un chien son os. Je tiens au creux de la main le petit papier où j'ai écrit le nom de la chanson que j'ai choisi parmi un ramassis de chansons kitch. Je regarde avec envie ces filles qui illuminent la salle de leur aura, chantant d'une voix parfaite des morceaux plus difficiles les uns que les autres. J'ignorais qu'on pouvait prendre tant de plaisir à massacrer une chanson en compagnie de vraies amies que l'alcool et la musique ont achevé de rendre heureuses et libres. Je l'ignorais jusque samedi soir. (Je pensais qu'au karaoke, il n'y avait que deux sortes de personnes: celle qui prend le micro car elle sait que sa voix est juste et belle et qui cherche ses 3 minutes de célébrité et celle qui a perdu un pari). C'est donc que je me soigne, autrefois le petit papier serait resté dans ma main et aurait fini sa soirée au fond de ma poche, rageusement chiffonné, après que le DJ aurait remballé tout son matos. Timidité et manque de confiance en soi sont comme deux copines malfaisantes, qui bras-dessus bras-dessous, se promènent en cherchant leur prochaine victime, comme d'autres chercheraient à attraper des pokemons. Parfois j'ai l'impression d'entrer dans la tête des gens et d'entendre leurs pensées « Mon Dieu que cette fille est godiche et coincée ». Et d'autres fois, j'ai l'impression que c'est toute autre chose et je me dis que les timides sont les personnes les plus auto-centrées qui soient. Si une personne n'a pas l'air réceptive à tes histoires, si elle donne l'illusion de s'ennuyer à ton contact, alors tu n'en es pas forcément responsable, elle a peut-être juste une gastro d'enfer ou alors son chien est mort. En bref, il y a encore du boulot. Je suis toujours celle qui garde le silence en soirée et balance des excuses dont elle est la seule à être dupe, "j'observe les gens", "Mieux vaut la fermer que de dire des conneries"... Mais en vrai je me consume d'avoir peur d'être comme tout le monde: de me plaindre de mes tracas quotidiens sans passer pour la chiante de service, de vous raconter mes petits bonheurs, mes grandes fiertés, de me faire mousser , ouai carrément, allons-y gaiement, de vous dire combien je vous aime et combien c'est beau, combien c'est bon. Sauf qu'en fait j'en crève d'être timide, j'en crève de mots restés coincés dans ma gorge ou échoués sur le bout de ma langue, j'en crève de gestes de tendresse restés à l'état larvaire ou tout juste imaginés, de mains qui caressent et de bras qui enlacent. Alors on pourrait faire semblant, juste pour une fois, que vous aviez compris ou deviné ce que j'avais dans le coeur. Je vous vois, je suis attentive à vous. Je vois vos complicités non-feintes, vos élans d'amitié, vos solitudes emmêlées que vous consolez sur fond de confidences et de mojitos; je devine vos peines et vos douleurs, j'entrevois les fantômes de votre passé et les rêves qui font votre présent. On pourrait faire semblant que je vous ai dit vos trois grâces, vos quatre vérités et les mille beautés qu'il y a en vous. On pourrait faire semblant, ne serait-ce qu'un instant, que je ne suis plus timide, que mes yeux ne s'emplissent pas de larmes quand la situation me dépasse, que je ne rougis pas et que j'ai la poker face quoi qu'il m'en coûte. On pourrait faire semblant, pour une fois, rien qu'une fois, que j'ai réussi à poser mes entrailles sur la table, que j'ai réussi à trouver la clef de cette putain de prison pour enfin dire aux gens que je les aime...

amitie