Il est 23h30. La nuit est fraîche. Ma tenue de sport roulée en boule dans mon sac à dos, j'ai laissé ma tête là-bas, dans un sous-sol du Palais de Tokyo, où résonne encore la musique. J'ai couru pour attraper un RER et rentrer chez moi à une heure décente. Je regarde l'écran qui m'annonce 30 minutes d'attente, je souffle... Malgré l'heure tardive, il y a beaucoup de monde sur les quais. Paris ne dort jamais. Et moi j'ai 30 minutes à tuer. Je regarde vaguement le distributeur de confiseries et j'ai une pensée pour mon fils qui ne peut s'empêcher de réclamer une sucrerie quand il nous arrive d'attendre le métro; juste pour le plaisir de mettre la petite pièce dans la machine et de récupérer sa barre chocolatée comme s'il s'agissait d'un précieux trésor. A travers la vitre, j'aperçois un petit paquet de M&M's jaunes, bleus et verts. Ca dit "Série limitée - spécial Brésil - ". Tiens ça ferait sourire ma copine. Rêveries de machine à bonbons... D'un coup, un type me tire de mes pensées. Il traîne derrière lui une petite valise et me demande si je suis de Paris ou de la région. Je crois un instant qu'il veut me demander son chemin. Puis je remarque son vieux gilet élimé, ses chaussures usées et son air fatigué. Il me tend une mauvaise reproduction d'un paysage de Monet. Mais je suis tellement troublée que je le tiens à l'envers. Il me le prend des mains et me le remet dans le bon sens. "Vous n'auriez pas une petit pièce? C'est pour moi manger, ce soir..." Alors j'essaie de me souvenir, je fouille mentalement mon porte-monnaie, je ne me souviens plus. Je lui réponds que "Non je n'ai pas de monnaie sur moi". "Et un ticket-restaurant?" "Non je n'ai pas de ticket-restaurant" "Vous êtes sûre que vous n'avez pas une petite pièce". Je ne vérifie pas. Je suis mal à l'aise, je cherche juste à m'échapper, à fuir, fuir son regard implorant, fuir sa présence. Je cherche des yeux une échappatoire. Il remballe sa petite affiche, la range et repart en silence en traînant sa petite valise. Je remarque une grosse tonsure à l'arrière de sa tête, possible stigmate d'une vieille maladie ou d'une mauvaise rencontre. Je m'assoie sur le long banc en pierre mais je ne peux plus le quitter des yeux. Il aborde d'autres usagers, avec la même litanie, la même supplique, brandissant devant leur nez, des tableaux impressionnistes imprimés sur du mauvais papier. Mon coeur se serre, j'ai une boule dans la gorge. Ce n'est pas comme si je n'étais jamais sollicitée, comme si je n'avais jamais été abordée pour quelques pièces... Mais ce soir, je ne sais pas, je ne sais plus... Ce type va sans doute dormir dehors et moi j'attends un train qui me reconduira chez moi, dans mon douillet appartement, où m'attendent mon amoureux, un frigo plein et un lit chaud. Quel accident de la vie l'a conduit là, sur les quais froids du RER, dans le chant lugubre et le ballet des trains? 

Pourquoi moi? Pourquoi lui? Pour moi la certitude, le réconfort, l'amour des miens. Pour lui l'errance, l'angoisse, la solitude. Et toutes ces choses qui sont miennes sans même que j'y songe: le toit au-dessus de ma tête, la douche chaude du matin, la nourriture en abondance, et surtout, oh oui surtout tous ces bras qui m'entourent, ces paroles réconfortantes de mes proches, famille, amis, cette douce sollicitude, cette présence constante et rassurante. Cet homme a-t-il eu d'autres vies? De cette vie d'avant ne reste-t-il plus rien? Plus personne? Et moi, moi j'ai fui, j'ai fui cet homme comme si il était contagieux, comme si son malheur pouvait déteindre sur moi. Ne lui adressant pas même un sourire, me réfugiant derrière de faux prétextes "Si je devais donner à tous ces gens qui mendient...". Mais tout ça c'est des conneries. Où est la gentille Audrey, la généreuse, celle qui donnerait sa chemise? Son amour, sa bienveillance serait-elle sélective, serait-elle rationnée? Ce type l'a poussée dans sa zone d'inconfort, il a bousculé son monde privilégié, il a réveillé celle qui ferme les yeux, celle qui fait semblant de ne pas voir le SDF endormi derrière le Palais de Tokyo sous une pile de couvertures crasseuses, pendant que des nanties (dont elle fait partie) en tenues Nike se trémoussent sur une musique techno pour préserver une beauté condamnée à terminer en poussières, comme ce SDF là-dehors. J'écris ces quelques lignes, il n'y a pas de conclusion à cet épisode, pas de misérabilisme, pas l'envie de faire pleurer dans les chaumières, comme une piqûre de rappel à l'insouciante que je suis, à l'inconséquente parfois. Juste parce que je sais que quand je vais éteindre cet ordinateur, que l'écran noircira, alors je vaquerai à mes occupations comme si de rien n'était, comme un jour ordinaire, un autre jour au paradis...

sdf