Hello tout le monde, le blog reprend du service après de loooonnnngues vacances mais j'ai d'abord voulu vous faire partager la nouvelle que j'ai écrite pour le concours e-crire au Feminin. Je n'ai pas gagné mais ça ne veut pas dire qu'elle est à jeter. Je l'aime plutôt bien ma nouvelle. Le thème à respecter: "Elle entre dans l'ascenseur et les portes se referment" (pas plus de 6000 caractères - espaces compris). Je vous laisse la découvrir.

 

Un CDI et une licorne...

Elle a tout juste le temps d'y pousser son lourd chariot. Elle entre dans l'ascenseur et les portes se referment. Les produits d'entretien dansent et s'entrechoquent. Seul ce pogo ménager vient troubler le silence qui règne dans l'immeuble. A peine entend-on les ventilateurs des serveurs. Les employés costumes cravates ordinateurs portables sont rentrés retrouver leurs familles dans leur pavillons propres et bien rangés comme des maisons-témoins. Là-bas où les enfants Ricoré attendent leur papa pour lui donner un baiser avant d'aller se coucher dans des draps qui sentent bon la lessive.

 

Elle, elle a fermé la porte de son appartement de banlieue, aux murs un peu jaunis et à la moquette fanée. Elle a pesté contre ce putain d'ascenseur encore en panne, a descendu les onze étages, jeté un coup d'oeil rapide aux boîtes aux lettres - la sienne encore en bon état, plutôt épargnée des assauts fréquents des gosses qui s'ennuient. Elle a attendu le bus qui l'a conduite à la gare, puis elle a râlé contre ce satané RER. Il était annoncé avec 15 minutes de retard à cause d'un incident de personne – un terme poli et ferroviaire derrière lequel on devinait qu'un malheureux type s'était envolé vers des cieux plus cléments et qu'un conducteur de train en prenait pour perpèt' de séances chez le psy et de médocs pour trouver le sommeil. La nuit était déjà tombée mais la température était agréable en cette fin du mois d'août. Elle a échangé quelques regards de connivence avec d'autres travailleurs de nuit, comme on salue un compagnon de galère ou un compatriote lors d'un voyage dans un pays dont on ne parle pas la langue.

 

Elle a fait ses comptes dans sa tête, ça l'aide à patienter pendant les 40 minutes que dure le trajet. Sa grande a déjà griffonné tout le catalogue La Redoute, surtout les pages où il y a des jeans hors-de-prix. Son grand, lui, a jeté son dévolu sur une paire de baskets aux couleurs qui piquent aux yeux. Quand elle a appris le tarif, elle lui a demandé si à ce prix-là elles faisaient le ménage et la vaisselle, ces foutues baskets. Le gamin lui a rétorqué qu'elle n'y connaissait rien, que c'était le prix à payer pour être swagg. C'était quoi cette manie d'inventer des mots, comme si la langue française n'était pas assez riche et variée. - note pour plus tard: penser à les encourager à fréquenter la médiathèque pour autre chose que surfer sur le net -

 

Fadela, sa voisine, elle dit que c'est de la faute à la téléréalité si les enfants en veulent toujours plus. A regarder cette Nabila ou Secret Story, tout semble facile. On montre ses fesses 5 minutes à 20h30 sur le petit écran et en sortant de l'émission, on est propriétaire d'un 5 pièces dans les beaux quartiers de la capitale. Elle, elle se dit juste que la dent qui la fait souffrir devra attendre le mois prochain, même si elle sait pertinemment que ce sera plutôt l'année prochaine. Et sa tignasse fatiguée qui n'a pas vu une paire de ciseaux depuis des lustres. A leur âge, on ne faisait pas d'histoire. On héritait des habits des plus grands, déjà élimés par de nombreuses chutes à vélo et des heures de jeux dans le terrain vague derrière leur HLM.

 

Les 3 enfants du directeur du marketing la regardent de coin. D'un geste machinal, elle redresse le cadre et recule pour mieux les observer. Sûr qu'eux, ce dont ils rêvent la nuit, ils l'ont le jour.

Elle se dirige vers l'open-space où elle saisit les petites poubelles en plastique et les vide une à une dans son chariot.

Monsieur 1er bureau de gauche a passé une mauvaise journée. Elle le devine à la dizaine. de canettes de Coca-Cola qui s'entassent dans sa corbeille. Monsieur 2ème bureau de gauche marche plutôt à la caféine. Madame 3ème bureau de droite a attrapé un vilain rhume. Monsieur 1er bureau de droite aime le thé. Elle ne le voit pas au contenu de sa poubelle mais aux jolies boîtes alignées à droite de son écran d'ordinateur. Elle l'imagine chez Mariage Frères, à choisir avec soin les arômes qui accompagneront sa journée de travail. Sur le bureau, tout est rangé comme si post-it et stylos attendaient la nuit pour participer à une parade militaire. Les trombones sont triés par couleur, les crayons par grandeur. Rien à voir avec Madame 2ème bureau de droite, celle-là elle l'aime bien avec son tapis de souris à l'effigie de Titi, ses pots à crayons rigolos et son dévidoir à scotch en forme de vieille cassette audio.

 

Elle décide alors d'entamer la partie la plus pénible de son boulot, puisqu'elle ne peut s'y dérober. Elle pousse la porte des sanitaires. Elle est obligée de se pincer le nez afin de pénétrer dans les premiers WC. Quelqu'un a été malade et ce quelqu'un ne s'est même pas donné la peine de faire disparaître les traces de son méfait. La dernière fois, elle n'avait pas pu se résoudre à nettoyer la cuvette, elle avait écopé d'un avertissement. Il n'y a pas de sot métier mais s'habitue-t-on jamais à nettoyer la merde de parfaits inconnus…

 

Dans la cafétéria, il y a les restes d'un pot de départ : cadavres de champagnes d'une grande cuvée, restes de gâteau dans des assiettes en papier. Pour elle, il n'y aura pas de pot de départ, pas de discours ému, pas d'yeux faussement humides ou désespérément secs, pas de cadeau impersonnel sacoche étole parfum… Cette nuit c'est sa dernière. « Licenciement économique » c'est ce que lui a dit le type des ressources humaines qui l'a reçue dans un grand bureau froid . « La crise tout ça tout ça... » C'est pas parce que c'est la crise que les locaux n'ont pas besoin de quelqu'un qui les aspire et les nettoie. Alors le type des ressources humaines pas trop humain lui a causé « marché concurrentiel », « rachat de sociétés » et d'autres notions un peu obscures. Elle, elle a surtout pensé à ses 2 grands et à la petite qui rêve d'un château de princesse pour Noël. Demain, les miroirs ne chanteront plus sous son chiffon, et elle, elle retiendra ses larmes en poussant la porte de Pôle Emploi, où elle prendra rendez-vous pour chercher un travail… et une licorne.