Sous cette lumière blafarde, elle a les traits tirés, des cernes plus marqués que d'habitude. C'est normal: la petite a fait une mauvaise nuit. Il a fallu se lever de nombreuses fois pour vérifier que tout allait bien, pour donner un verre d'eau, un câlin, retrouver un doudou... Son frère n'a rien entendu. Il dort encore "comme un bébé". Elle sait qu'il n'y a pas que ça, que le temps passe et que Dame Nature prend un malin plaisir à le lui rappeler. Elle fixe cette vilaine ride du lion qui se dessine lentement, inexorablement, fait quelques grimaces, tire sur son front avec son index pour voir "comment ça fait". Elle s'est rachetée une paire de lunettes de soleil, il y a quelques jours, pour cesser de plisser les yeux, quand la lumière l'incommode. Ca la rassure. Ce n'est rien mais ça la rassure. Elle en avait une autre paire, à sa vue celle-ci, mais la petite a joué avec, elles sont un peu abîmées. De toutes façons, elles ne lui plaisaient plus. Elle vérifie, toujours rien au coin des yeux, tout n'est pas perdu...

Et cet acné qui n'est jamais disparu, vestige tenace de l'adolescence, comme un arbre qui ne perdrait jamais ses feuilles, une plante vivace qu'on désherbe sans cesse et qui repousse toujours. L'homme qui partage sa vie lui a dit qu'elle devrait retourner faire un soin du visage. Elle, ça la désespère, dépenser 50 euros pour se faire triturer la figure, 50 euros pour quels résultats? Seule l'intéressée sait qu'une esthéticienne a tenté de redonner de l'éclat à une peau qui n'en a jamais eu vraiment. Elle se rappelle l'époque où l'acné colonisait encore tout son front. ça la console, un peu.

Alors elle se hisse sur la pointe des pieds et empoigne sa poitrine, la soulève, la cache derrière ses mains, dégageant sa taille de ce poids mort. Elle se sent plus légère. Elle en a déjà parlé: réduire ou pas? Soulager son dos voûté, acheter des petits bikinis, redresser ses épaules fatiguées, passer sur le billard, découper cette chair qui est la sienne, ou finalement accepter sa nature, assumer cette féminité. Qui porte des bikinis à son âge de toutes façons? Elle est rassérénée, se redresse, bombe le torse et sourit bêtement.

Elle regarde sa tignasse. Elle a atteint la longueur critique, celle où ses cheveux longs et plats lui donnent un air de chien triste. Et cette couleur en boîte qui ne ressemble plus à rien. De petites racines grises sont apparues. Et dire que sa soeur se plaint pour deux ou trois cheveux blancs. Ici c'est une mine d'argent à ciel ouvert que la lumière du néon fait scintiller doucement. Et si on coupait tout... Après tout, Natalie Portman est sublime dans V comme Vendetta. Mais elle n'est pas Natalie Portman. Au moins 3 têtes de plus et 20 kilos à vue de nez. Et puis pour porter les cheveux courts il faut une garde-robe féminine. Elle le sait, elle l'a vue à la télévision l'autre jour. Et Féminine, sa garde-robe ne l'est pas. Alors pour ne pas se tromper, elle ira encore chez le coiffeur, demandera la même coupe et sortira du salon, mi-satisfaite, mi-déçue de n'avoir osé changer.

Changer pour quoi? Pour qui? Pour elle-même? Pour l'homme de sa vie? Les hommes de sa vie, le petit et le grand? Pour que la chipie dise de sa maman qu'elle est aussi belle qu'une princesse, une princesse une vraie, qui porte sur son corps le témoignage de la gestation et de l'enfantement et arbore fièrement son ventre strié; plus vraiment princesse, pas encore tout à fait reine. Elle repense avec nostalgie à celle qu'elle était à 15 ans et envisage avec tendresse celle qu'elle sera à 50 ans. Des matins dure avec elle-même, d'autres, plus apaisée, plus sereine. Elle sait que le corps est une tour de Babel où chaque âge a un langage différent, un vocabulaire à apprendre et une synthaxe à comprendre. Mais elle continuera à demander à son amoureux "Tu la vois ma ride du lion?", ce à quoi il répondra en souriant, attendri et amusé à la fois "Mais non ma chérie, tu te fais des idées..."

Il faudra changer l'ampoule, elle n'a pas l'air de se porter très bien. Ou peut-être est-ce juste un faux contact... "Mamaaaaaaannnn, tu peux m'attraper le paquet de céréales?" Elle me fixe une dernière fois, puis j'éteins la lumière et elle s'évanouit, je ferme la porte de la salle de bain, Tiens, si je cherchais après mes vieux CD de musique...

 

Narcisse_Caravage