Un jeudi après-midi, il est 15h, à la télévision, Sophie Davant interroge un homme, la cinquantaine gourmande, le ventre rond, l'air un peu ours, le genre de type qui ne s'en laisse pas compter, des paluches d'agriculteur (il a créé un festival des vaches Salers). Pourtant, il pleure. Assis là, dans le canapé froid d'un plateau de télé sans charme, il pleure. Au milieu d'une dizaine d'invités, tous conviés à s'exprimer sur un même thème, devant quelques milliers de télespectateurs, il pleure. Il pleure à l'évocation de son père disparu, à l'évocation d'un vieux dessin que ce dernier lui a laissé et qui porte les mots: "à mon grand fils dont je suis fier". Il dit son émotion à la découverte de ces quelques mots. Il dit son besoin irrépressible que son papa fut fier de lui. Il dit aussi l'admiration sans borne qu'il lui vouait. Et du haut de son mètre 80, avec son air d'ours mal léché, il est émouvant. On a envie de rentrer dans son écran de télé, de le prendre dans ses bras, de le consoler, de lui dire ces mots qu'il n'a pas entendu de la bouche de son papa, mais qu'il garde, griffonnés sur un bout de papier, plié en 12 dans son portefeuille.

On cherche souvent la reconnaissance dans les yeux de ses parents mais l'inverse est aussi vrai. Ma maman (et je suis sûre qu'elle ne m'en voudra pas si je rapporte ses mots) se tourne vers moi et me demande "Et toi? Tu dirais quoi de moi si tu étais à leur place?" Moi, pudiquement, j'élude sa question. Je déclare que je ne pourrai pas aller sur un plateau de télé raconter ces choses intimes. La toile m'offre assez d'anonymat pour parler de ces sujets. Mais même devant ma maman, celle qui m'a tant attendue, celle qui m'a donnée la vie, ma chair, mon sang, je reste encore parfois sans voix, incapable de mettre des mots sur mes sentiments, incapable, trop pudique pour dire les choses. Mais des évènements récents m'ont appris qu'il ne faut pas laisser passer sa chance de dire aux gens combien on les aime, de dire à nos proches l'estime, l'amour qu'on leur porte. Et pour ça, tous les moyens sont bons. Pudique je suis, pudique je resterai. Et prendre sa maman (ou un autre membre de sa famille) dans ses bras, n'est pas une chose si simple. Question de générations? Pourtant, depuis que je suis moi-même maman, je ne suis pas avare de câlins avec mes deux petits chats. Et donc, ce petit espace du web où je couche mes mots et mes sentiments ne peut-il pas abriter quelques mots impudiques? quelques mots d'amour?... A l'heure où le web fourmille d'images autrement impudiques, choquantes, pourquoi ne pourrais-je pas écrire, ici, souffler, murmurer à ma maman que je l'aime, que je suis heureuse d'être sa fille, que je suis fière d'elle..

Je sais combien elle doute d'elle-même, combien la personne qui lui sert de mère a insinué le doute dans son esprit, et la mésestime d'elle-même. Mais elle n'a pas à rougir de son parcours. C'est une battante, elle s'est toujours débrouillée seule, elle s'est construite pas à pas, jour après jour, épreuve après épreuve. Oui je suis fière d'elle (Maman, pour répondre à ta question de l'autre jour).

Mais dire les choses à sa famille, les choses qui viennent du coeur, ça n'est jamais facile. Et je dis ça pour tous mes proches, mon papa, ma belle-maman, mes grands-parents. Il n'y a peut-être qu'à mon chéri que je parle vraiment à coeur ouvert. Et encore, combien de fois ai-je été sur le point de lui dire combien je suis fière de lui, et combien de fois je ne l'ai pas fait. Qu'est-ce qui m'a retenue? Je ne le sais pas.

Mais alors, de moi, qu'est-ce que j'aimerais que mes enfants disent quand ils auront l'âge de réfléchir à tout ça? J'aimerai qu'ils pensent simplement que j'ai fait de mon mieux. J'aimerais qu'ils pensent que je les ai guidés du mieux que je pouvais tout en respectant leurs choix et leur personnalité. Peut-être qu'un jour, moi aussi, je voudrais qu'ils soient fiers de moi, pour une raison ou pour une autre.. Peut-être qu'au lieu de me pointer à l'école en jean et baskets, je me ferai jolie pour que mes lutins soient fiers de me tenir la main. Peut-être qu'un jour je les emmènerai sur mon lieu de travail (j'espère) et je verrai des étoiles briller dans leurs yeux, comme quand mon grand a visité les locaux où travaille son papa. En attendant, j'essaie de leur offrir le meilleur de moi-même. J'essaie d'ouvrir leurs horizons culturels, leur enseigner la tolérance, leur apprendre à faire leurs propres choix tout en respectant les autres, rester eux-mêmes quoi qu'il en coûte.

Et il sera bien temps, dans quelques années, de se demander si mes deux enfants ont de quoi être fiers de moi. Dans tous les cas, et quoi qu'il arrive, je serai fière d'eux, ça c'est certain...